Voilà...à la demande d'Aubépine, de Sandy... je vous offre ce premier récit, en vue d'un partage d'émotions, de réflexions dont le thème sera donc pour ce jour...
Quelle est votre réaction en général face à un visage, face au physique des autres...Le corps n'est qu'une enveloppe, mais arrivez-vous à passer outre cette enveloppe, et à ne voir les autres qu'avec les yeux de votre coeur comme dirait St Exupéry ?
J'ai vécu ce passage difficile, et je l'ai surmonté (bien entendu, grâce en partie à une reconstruction chirurgicale, mais également, et en grande partie, par un recul). J'ai changé le regard sur moi, et mon regard sur les autres.
Ce que j'aimerais ? Que cette lecture vous apporte aussi un nouveau regard....sur vous-même, sur les autres.Que vous fassiez attention, à la moindre de vos petites remarques, allusions, pensées ou paroles spontanées, même sans intention de faire mal ou de blesser..
Nous en avons tous eu, y compris moi, et largement. Qui peut se lever, et oser affirmer n'avoir jamais dit, celui-là est vraiment laid, ou lancé une vanne à deux balles, du genre devant un couple, un homme beau, une femme laide...mais que peut-il donc lui trouver ? Etc ....etc....
Vous trouverez aussi dans ce récit quelques anecdotes sur mon parcours, comme demandé
Réflexions sur le visageComme nos empreintes digitales, comme l’iris de nos yeux, notre visage est unique, y compris chez les vrais jumeaux où on décèlera toujours quelques différences, fussent-elles minimes. Notre visage est véritablement le révélateur par excellence de notre unicité, de notre identité physique, bien plus que dans le monde animal. C’est par lui que ceux qui nous entourent parviennent aisément à nous reconnaître, par lui qu’ils mettent sur nous, un nom. La perception des visages sert à ce titre à l’identification des personnes, ce qui faisait dire à Marcel Jouhandeau: « le vrai blason de chacun, c’est son visage ».
Changer de visage que ce soit par accident, par maladie ou en le maquillant, cela revient à changer d’identité, celle par laquelle nous sommes universellement reconnus par la communauté des hommes, ce qui est toujours terriblement difficile à assumer, même si ce changement ne reste qu’extérieur… « Même, disait encore Jean-Jacques Rousseau, s’il y a des visages plus beaux que le masque qui les couvre ».
Changer de visage c’est devoir s’adapter à un nouveau, s’en accommoder, voire le plagier (pour ne pas dire plus violemment « piller » un modèle pour certains en mal-être), s’approprier une nouvelle identité et il faut alors apprendre peu à peu à le reconnaître comme sien. La française Isabelle Dinoire, greffée à la suite d’un terrible accident, déclarait encore en 2007 : « ce visage … ce n’est pas moi … ce ne sera jamais moi ». Quand son médecin l’avait prévenue qu’elle ne parviendrait peut-être plus jamais à faire un baiser, je me suis souvenue que ce fut ma première angoisse, primant sur toutes les autres, quand je valsais de professeur en professeur pour une reconstruction esthétique. Etrange… non ? Au lieu de m’angoisser pour les récidives, les effets secondaires de toutes les mutilations et l’apprentissage de la parole à retrouver, c’est le fait de pouvoir donner un baiser ou d’en recevoir qui remportait la coupe de l’effroi et de l’anxiété !
Pas si étrange finalement, qu’il soit rond, anguleux, allongé, ridé ou meurtri, le visage est avant toute chose ce que l'on offre au premier regard des autres, donc à leur jugement premier et même primaire j’allais dire.
Le visage est le privilège du genre humain. On parlera d’un visage d’homme ou de femme, on ne parlera jamais d’un visage de chien ou de chat. Peut-être tout simplement parce que, contrairement à l’animal, son extrême mobilité le rend capable d’exprimer une infinité d’émotions qui font de lui un outil essentiel à la communication non verbale. Notre visage est bel et bien le livre ouvert de nos pensées et de nos émotions. Sa vraie « beauté » n’est pas dans la couverture ou la reliure, mais dans le feuilletage des pages et la connaissance qui en ressort.
Notre visage peut être le meilleur des messagers, le plus talentueux des traducteurs, il est à lui seul un langage animé de mouvements et d’expressions, un langage qui peut aussi bien nous dire la vérité ou nous tromper par le mensonge. D’ailleurs, à cet instant précis je me dis que les visages des bébés, eux, ne mentent jamais. Cela interpelle, n’est-ce pas ? A partir de quel instant, de quel événement, de quel âge perdons-nous ce naturel ?
Quoiqu’on en dise, un nez trop gros ou tordu sera pointé du doigt, un visage couvert de boutons ou de cicatrices attirera le regard, un visage trop dissymétrique n’aura pas la faveur du plus grand nombre.
Le visage est « décideur » de la relation première à l’autre. Je pense que ce fut ma plus dure constatation et ma plus difficile expérience de vie.
Il me revient à ce propos quelques anecdotes. A l’époque de ma reconstruction, lorsque je devais sortir dans la rue, je mettais un masque de soignant, ce qui me protégeait à la fois des douleurs causées par le froid sur mes points de suture, et aussi de la curiosité des autres. Je suis très vite arrivée au port du masque surtout pour cette dernière raison, car chaque sortie en public provoquait sinon un petit attroupement, avec quelques coups de coude à peine cachés, du moins une foule de questions qu’on me lançait, poliment ou non, en vrac, du genre : « hé bééééééé, vous avez été piquée par quelle bestiole ? » - « Mais que vous a donc fait votre dentiste, il soigne vos dents au moins ? ».
Parmi ces souvenirs, le plus marquant est survenu de la part d’une caissière, dans un hypermarché, qui n’arrêtait pas de me dévisager, et de me répéter sans formule minimale de politesse : « Mais qu’est-ce que vous avez eu ? » Puis, elle s’est levée de sa caisse, plantant là tout net, les clients suivants, pour me rattraper par le bras, tout en s’écriant : «Mais enfin, vous allez me le dire, ce que vous avez Madame ! ». Il est vrai que je n’avais pas eu la force de lui répondre et que j’étais restée muette de lassitude. J’avais pensé à tort, que mon absence de réponse lui démontrerait son comportement déplacé. Heureusement, mon ambulancier vint à la rescousse, lui répliquant : « Non, Madame, non seulement vous ne saurez pas ce qu’elle a, mais je serais vous, en plus, je me méfierais…c’est contagieux ! » Désormais cela me fait rire, et je souris en repensant aussi à cet asiatique vu sur le trottoir d’en face, le lendemain, à Paris, qui me fit un salut de la main, clin d’œil d’un compatriote sans doute asthmatique ?
Le visage est un tableau vivant que l’on contemple, que l’on craint, que l’on fuit ou exècre suivant ce qu’il dégage. Qui peut jurer n’avoir jamais eu de réaction, ou de jugement négatifs sur ces critères, même rapidement jugulés ?
Et justement en parlant de tableau, j’avoue avoir du mal à m’expliquer cette focalisation mondiale sur le sourire vieux de cinq siècles de La Joconde. Personnellement, si son sourire ne m’est jamais apparu aussi énigmatique que l’Histoire veut bien le suggérer, par contre son absence de sourcils m’a souvent interrogée et amusée. L’aviez-vous remarqué ? J’y suis certainement sensibilisée par le fait que mes cils sont tombés autrefois, à la suite d’une radiothérapie. L’espace de quelques semaines, j’ai alors arrêté tout regard sur moi, évité tout miroir, devenus intolérables, je me sentais plus nue que dévêtue, pour une simple absence de quelques poils !
Je ne savais pas alors que quelque temps plus tard, je me souviendrais de mon enfance, et de mes lectures de Pinocchio. En effet, je n’aurais jamais soupçonné que trois dizaines d’années après, j’entendrais mon chirurgien s’exclamer lors d’une visite : « Mais…mais…ohhhhhh…depuis l’amputation de votre maxillaire, votre nez n’a plus de soutien, et il s’est effondré, il va falloir le démonter et le remonter ! » Véritablement, il s’était allongé, et plongeait pire que celui de Cyrano (tiens, un autre compatriote), une nouvelle « laideur-nez » en fait ! De quel horrible mensonge avais-je bien pu me rendre coupable ?
Pour terminer, une petite touche finale amusante ; ce jour-là, le « hasard » avait voulu qu’un nouvel infirmier, nommé… Marc-Antoine s’occupât de moi, pauvre Cléopâtre !
En conclusion, visage, vous avez dit visage ? Mais de quel Visage veut-on parler ? Picasso ne disait-il pas : « Faut-il peindre ce qu'il y a sur un visage ? Ce qu'il y a dans un visage ? Ou ce qui se cache derrière un visage ? »